L’attentat de Trèbes

Le récit de cette journée dramatique du 23 mars 2018 permet de mesurer l’héroïsme du colonel Arnaud Beltrame et la grandeur de son sacrifice. Il échange sa vie contre celle d’une otage. Son geste restera gravé dans la mémoire collective. Fervent catholique, son choix ultime résonne avec ce verset des Evangiles : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn XV, 13) »

La stupéfaction de la Nation les jours qui suivirent l’horreur a laissé place à une profonde admiration qui ne se tarit pas, à voir les centaines de lieux ou promotions qui honorent sa mémoire.

Pour découvrir le profil du djihadiste: Qui était le terroriste auteur des attaques de Trèbes

Les faits avant l’arrivée au Super U du djihadiste

6:30 – Le djihadiste se lève pour faire sa prière, se recouche, se relève pour déposer sa petite soeur à l’école à 8h30. De retour au domicile familial, il s’est versé un bol de Kellogg’s, «comme à son habitude», et a embrassé sa mère, «comme à son habitude»«Il m’a demandé une gorgée de mon café et m’a demandé de lui préparer des œufs, mais il ne les a pas mangés. Il est parti et m’a dit qu’il reviendrait dans 5 minutes», rapporte la mère du terroriste.

10 :15 – Le terroriste vole une Opel Corsa blanche à l’arrêt à hauteur des Aigles de la Cité de Carcassonne. Il fait feu avec un pistolet automatique sur le conducteur du véhicule, le blessant grièvement, avant d’abattre le passager de la voiture. Le gouvernement portugais a indiqué que le conducteur était un ressortissant de son pays, âgé de 27 ans.

Selon le procureur de la République de Paris François Molins, le djihadiste avait pour objectif initial de cibler des militaires sortant de la caserne du 3e RPIMa, une unité parachutiste d’élite. Lakdim aurait attendu avant de se raviser, choisissant de faire demi-tour et de se diriger vers la caserne de CRS de Carcassonne.

11 :00 – C’est à 200 mètres des lieux qu’il fait feu au moins à six reprises sur quatre CRS qui faisaient un jogging. Six douilles sont retrouvées sur place. L’une des balles atteint dans le dos un brigadier de CRS de 43 ans venu de Marseille. « Le projectile est entré par l’omoplate et ressorti par la poitrine, perforant entre-temps un poumon, décrit l’un de ses collègues qui l’a visité à l’hôpital. La balle est passée à 1 centimètre du cœur. » Le policier a survécu.

Les fait dans le Super U avant la substitution de l’otage avec le colonel Arnaud Beltrame

Le terroriste se dirige alors vers Trèbes, une petite ville située à cinq kilomètres à l’est.

11 :15 – « Des détonations sont signalées à l’intérieur du Super U » dans lequel « une cinquantaine de personnes » se trouvaient, a indiqué François Molins. « L’auteur des faits est entré en criant ‘Allah wakbar’ et en indiquant qu’il était un soldat de l’Etat islamique prêt à mourir pour la Syrie. » Le procureur de la République de Paris indique également qu’il a « sollicité la libération de ‘frères' ».

Il fait rapidement feu sur deux personnes, l’artisan boucher et un client du magasin, qui meurent « sur place ». Certains clients arrivent à prendre la fuite, d’autres se réfugient dans la chambre froide.

À 700 kilomètres au nord, la section antiterroriste du parquet de Paris est saisie. Trois hélicoptères décollent de Satory (Yvelines), la base du GIGN. L’antenne locale de Toulouse (Haute-Garonne) arrive sur place. Le quartier est bouclé et les écoles confinées. Tous les accès de Trèbes sont bloqués. Un hélicoptère survole la zone. Un important dispositif entoure désormais le magasin.

L’attaquant se retranche dans la salle des coffres avec une caissière, Julie, retenue en otage. La salle des coffres est une pièce fermée, sans fenêtre et sans vidéosurveillance. Elle restera 52 minutes aux mains du terroriste en huis clos. Elle a raconté aux enquêteurs son angoisse le jour de l’attentat du 23 mars dernier qui a couté la vie à quatre personnes. « Il a dit : ‘ben tiens, voilà mon otage !’. Il avait son arme à la main. Il avait l’air content de trouver son otage », a-t-elle raconté.

Sur la demande du terroriste, elle appelle ensuite la gendarmerie de Carcassonne et livre les motivations de l’assaillant. La conversation est enregistrée : « Bonjour Madame, je suis actuellement euh… prise en otage par un monsieur armé, peut-on entendre. Le monsieur dit qu’il est un soldat de l’État islamique. » Quand Julie raccroche, le terroriste lui dit qu’il n’a pas peur et qu’il est prêt à mourir. « Je ne suis pas prête à ça », rétorque-t-elle.

Avant l’échange qui est décrit par la suite, nous savons qu’Arnaud Beltrame a tenu à téléphoner à sa femme (de « Au nom du frère » par Cédric Beltrame, Damien Beltrame)

11 :24 – Commandant les hommes du peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) de Carcassonne, le major Thierry G. forme une colonne qui pénètre dans le magasin. Le brigadier-chef qui la dirige réalise alors que le numéro 3 de la gendarmerie départementale, Arnaud Beltrame, a rejoint le petit groupe de militaires, ce qui n’était pas prévu. «Comme le veut la consigne, je lui ai demandé de rester derrière moi», poursuit-il en remarquant que l’officier supérieur ne portait pas de gilet pare-balles lourd. « Je n’aurais jamais pensé qu’il descende avec nous », témoigne un sous-officier repris dans Le Parisien. Et un autre d’ajouter : « Il connaissait les techniques d’intervention dans le cadre de ce genre d’affaires. Donc il pouvait très bien se trouver là. »

Le terroriste aperçoit alors les militaires. « La situation s’est tendue » à la vue de ces «Robocop», raconte l’otage Julie L. A ce moment-là, alors que les gendarmes tiennent en joue le terroriste, celui-ci menace alors d’abattre la jeune femme. Il était «très énervé», «il n’arrêtait pas de crier Allahou Akbar», confirme le commandant du PSIG. Les négociations s’engagent néanmoins, mais l’inattendu se produit.

Le colonel Beltrame s’avance, les mains levées, et lâche aux militaires: «Taisez-vous, c’est moi qui négocie. Cassez-vous du supermarché». Le major tente un «Non, colonel, reculez», mais ce dernier s’adresse désormais au djihadiste. L’officier prend progressivement les choses en mains alors que des négociations sont entamées avec le preneur d’otage. « Le colonel s’est redressé en levant les mains en l’air », raconte commandant du PSIG. « J’ai encore crié au colonel en lui disant : ‘Non colonel, reculez’. Mais le colonel s’est dirigé vers l’individu et ce dialogue critique prend place: 

Djihadiste – Vous voulez que je vous tue ? Vous êtes prêt à mourir pour la France ?

Arnaud Beltrame -Je pose ma radio, regardez. Relâchez cette dame, d’accord.

Djihadiste – Vous voulez que je vous tue ?

Arnaud Beltrame -Je veux juste qu’on s’échange avec cette dame. On les fait sortir et vous me prenez en otage

Djihadiste – Faites moi sortir tous ces comiques, ça sert à rien, on va parler.

Arnaud Beltrame -Je suis d’accord, on les fait sortir mais vous me prenez en otage à la place de la dame.

Djihadiste – Vous êtes quel grade ? Elle est où votre arme ?

Arnaud Beltrame -Regardez…

Djihadiste -Enlève tout, ok jette-le [le chargeur]. Oh vous êtes quel grade vous ? Lieutenant-colonel quand même.

Arnaud Beltrame a retiré son ceinturon et donné son arme de service au terroriste.

Arnaud Beltrame – Vous vous barrez, j’ai pas envie de mourir moi [aux gendarmes présents]

Djihadiste -Rentre dans les bureaux

Arnaud Beltrame entre avec le djihadiste dans la salle des coffres

– Julie : Je pars doucement, ok?

Djihadiste : -Ferme la porte.

– Julie : Tu veux que je ferme ? D’accord. Je sors.

« Tout le monde était dans l’incompréhension avant d’envisager qu’il s’agissait sûrement de la meilleure façon de sauver la vie de l’otage», explique un gendarme, cité par le Parisien.

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Les faits connus du huis clos, de l’assaut et des suites

Les gendarmes expliqueront n’avoir à aucun moment la possibilité de tirer sur Lakdim, involontairement protégé dans le champ de vision des tireurs par le colonel ou la caissière. S’ensuit un huis clos interminable de près de 3 heures, sans aucun contact avec le terroriste ou Arnaud Beltrame.

14:00 – Le GIGN arrive de Toulouse pour prendre le contrôle des opérations.

14:00 – Arnaud Beltrame tente de joindre sa femme pendant qu’il était avec Radouane Lakdim. En vain

14:13 – Le négociateur du groupement tente d’appeler le gendarme sur le portable qu’il a gardé avec lui. «Comment allez-vous?», lui demande-t-il. «Très bien. Vous savez qui je suis?», lui demande-t-il en retour, avec un calme désarmant. Il active son haut-parleur, ce qui permet d’engager la négociation avec le terroriste. « Il est devant moi avec deux pistolets chargés« , déclare alors Arnaud Beltrame.

Le djihadiste se joint à la conversation sur haut-parleur et réclame un échange : « J’ai demandé qu’on fasse un échange : le lieutenant-colonel gendarme contre Salah Abdeslam, Fleury-Mérogis. » « Vous savez très bien que ça ne se fait pas comme ça, non« , lui répond le négociateur. « Ah ben il faut vous bouger là-haut« , rétorque le terroriste ajoutant : « Sortez mon frère. Je suis là pour la mort« . Même les tentatives d’empathie en évoquant sa mère n’auront pas d’emprise sur le terroriste, bien décidé à aller au bout de sa mission «Quand je vais mourir, elle va être avec moi ? Elle n’est pas d’accord avec moi ma mère. C’est une épreuve. Elle ne veut pas comprendre. Chacun sa tombe. Après la mort, plus de lien de parenté».

Et puis, soudain, ce sont les derniers mots d’Arnaud Beltrame  «Attaque… Assaut, assaut», selon la retranscription de la bande sur procès-verbal, qui fait état de «bruits de lutte et de cris d’une ou deux personnes».

Le négociateur ne semble pas réaliser. «Qu’est-ce qu’il se passe?» lance-t-il trois fois. Le Parisien évoque un «très long monologue»: «Qu’est-ce qu’il se passe Radouane ? Vous êtes là ? C’est quoi tout ce bruit ? Qu’est-ce qu’il se passe, qu’est-ce que vous faites ? J’entends des bruits. Cela donne l’impression que vous êtes énervé Radouane. Arnaud, c’est toi qui es blessé ? Si tu es blessé grogne un coup.».

Il est ensuite fait mention de « bruits de lutte et cris d’une ou deux personnes ».

Lors du procès, le négociateur indique que les mots « Attaque, assaut, assaut » n’étaient pas bien audibles sur le coup. « Si on avait compris, la colonne serait intervenue. » Et il avait reconnu que cette séquence avait duré trop longtemps, compte tenu de l’issue tragique.

14:25 – L’assaut est donné. Le GIGN intervient après avoir entendu 3 détonations. L’assaut dure plus de 8 minutes. Le GIGN expliquera que la progression fut très difficile en raison de la configuration des lieux et de l’absence de la compétence de déminage au sein de l’antenne toulousaine.

Dans son livre « C’était mon fils », Nicolle Beltrame revient sur ces longues minutes où le destin du colonel Beltrame a basculé: « On m’a laissé entendre que les forces de l’ordre ne sont pas intervenues immédiatement car elles craignaient qu’il y ait des explosifs, ce qui aurait pu causer encore plus de victimes. Un « dépiégeur d’assaut » – une sorte de démineur spécialisé – aurait pu accélérer ce délai. C’est lui qui peut intervenir immédiatement sur un individu et neutraliser ses explosifs. Il n’y en avait pas sur place ce jour-là. La gendarmerie m’a confirmé que cette fonction n’existe qu’au GIGN de Versailles-Satory. Ces quelques minutes où personne n’est venu chercher Arnaud ont peut-être été déterminantes et je demande aujourd’hui des réponses. »

On apprendra par la suite qu’Arnaud Beltrame a été égorgé très probablement à ce moment-là après un long corps-à-corps. Le procès-verbal fait état à cinq reprises de « bruit de râle » alors que le lieutenant-colonel est sans doute en train d’agoniser. Le Parisien précise ensuite, citant sa source proche du dossier, que la retranscription ne rend pas compte de la situation extrêmement confuse au moment des faits, ce qui expliquerait que les râles n’aient pas forcément été perçus comme tels, mais évoque « un brouhaha de trente secondes » entre la fin de la conversation et les coups de feu. Le Parisien évoquait un délai « plutôt de 10 minutes » avant que le GIGN ne donne finalement l’assaut, information impossible à confirmer ou infirmer avec le procès-verbal de la bande-son qui n’a pas été horodaté.

Dans leur livre, ses frères Cédric et Damien Beltrame donnent les détails suivants : « Arnaud a été blessé à la gorge par le couteau du terroriste, mais on nous explique qu’il n’a pas été égorgé. Pareil coup de couteau n’a pu être porté que pendant un combat, il n’a pas été reçu lors d’une exécution. On ignore si l’assassin a tiré trois balles ou si une balle a pu causer deux lésions. Ce qui est sûr en revanche, c’est que notre frère présentait trois blessures, outre sa plaie à la gorge : – une au niveau de l’avant-bras gauche, avec une importante fracture du radius ; – une sur la paume de la main gauche, avec arrachement de la dernière phalange de l’auriculaire ; – une au niveau du troisième orteil du pied droit. Ces blessures, qui n’étaient pourtant pas létales, ont-elles annihilé ses capacités de projection, le rendant incapable de se battre ? Quoi qu’il en soit, il est évident que s’il était tenu en joue et qu’il a couru sur son ennemi, ses chances étaient infimes. Il n’avait pourtant pas le choix. Tenter le tout pour le tout plutôt que d’attendre en se résignant n’est pas un sacrifice, c’est un acte de bravoure. » (de « Au nom du frère (Essai) » par Cédric Beltrame, Damien Beltrame)

Selon le rapport d’autopsie, le colonel Beltrame a reçu plusieurs blessures par balles, des fractures au niveau du nez et des dents, des coupures sur les mains, et 16 blessures par arme blanche ont été relevées sur son corps, dont une, mortelle, au niveau de la trachée artère qui a été sectionnée. « En un millier d’autopsies, je n’ai jamais vu un tel acharnement sur une trachée (…) Il y a eu un acharnement de l’agresseur, mais il a dû se défendre », conclut l’expert lors du procès.

Lors de l’assaut, le terroriste est tué. Deux militaires du GIGN sont légèrement atteints à la jambe. Le colonel Beltrame est retrouvé grièvement blessé, par les tirs de balle mentionnés mais également de nombreuses lacérations au visage, au cou et au dos.. Il sera transporté à l’hôpital de Carcassonne, inconscient. Son épouse Marielle est auprès de lui.

21 :00 – Le Père Jean-Baptiste qui les avait accompagné pour leur mariage religieux témoigne de ces instants dans la Dépêche : « À l’hôpital, j’étais aussi auprès d’un ami. J’ai prié. Marielle répondait aux formules liturgiques à sa place, en le tenant par la main droite. Je n’ai pu le marier car il était inconscient. Nous étions réunis tous les trois comme pour cette union que je devais bénir et c’est l’ultime onction que nous avons célébrée à la place, pour un héros. J’avais espoir qu’il s’en sorte, mais, en mourant, il réalise vraiment ce que Jésus a dit : si le grain de blé tombé en terre meurt, il porte beaucoup de fruits. Et son geste a eu une fécondité extraordinaire. »

Dans Le Figaro, le Père ajoute : « Nous étions le vendredi de la Passion, juste avant l’ouverture de la Semaine Sainte. Je venais de prier l’office de none et le chemin de croix à son intention. Je demande au personnel soignant s’il peut avoir une médaille mariale, celle de la rue du Bac de Paris, près de lui. Compréhensive et professionnelle, une infirmière, la fixe à son épaule. Arnaud n’aura jamais d’enfants charnels. Mais son héroïsme saisissant va susciter, je le crois, de nombreux imitateurs, prêts à au don d’eux-mêmes pour la France et sa joie chrétienne. »

Il décède quelques heures plus tard dans la nuit.


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Sources :

Le Figaro – Arnaud Beltrame raconté par le prêtre qui le préparait au mariage (25/03/2018) https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/03/25/01016-20180325ARTFIG00025-arnaud-beltrame-raconte-par-le-pretre-qui-le-preparait-au-mariage.php

TF1 Info – Attentat de Trèbes : le récit glaçant des derniers instants du lieutenant-colonel Beltrame 22/07/2018 https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/attentat-de-trebes-le-minute-par-minute-glacant-des-derniers-instants-du-lieutenant-colonel-beltrame-2093927.html

La Dépêche – Les derniers instants du père Jean-Baptiste auprès du héros Arnaud Beltrame (13/10/2018) https://www.ladepeche.fr/article/2018/10/13/2887592-derniers-instants-pere-jean-baptiste-aupres-heros-arnaud-beltrame.html

Le Figaro – Trèbes: Radouane Lakdim, un terroriste autonome mais très entouré par des tenants de l’islam radical (22/03/2019) https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/03/22/01016-20190322ARTFIG00112-trebes-radouane-lakdim-un-terroriste-autonome-mais-tres-entoure-par-des-tenants-de-l-islam-radical.php